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Femmes et civilisation d'Oc
Olympe des Gouges

Extrait 1
in Œuvres complètes (Ed. Cocagne)

Je m’afflige de tout, je sais rire de même. Une mouche qui me pique sans que je m’y attende me contrarie ou me fait entrer dans une colère insupportable ; mais, préparée aux souffrances et aux événements, je suis plus constante et plus paisible que l’homme le plus flegmatique. Les petits chagrins me désolent, les grands maux me calment et me donnent du courage. Je suis pétrie de petits défauts ; mais je possède de grandes vertus. Peu de personnes me connaissent à fond, peu sont en état de m’apprécier. On a eu différentes disputes sur mon compte. Les uns me voient d’une façon, chacun me juge différemment et je suis cependant toujours la même ; ce n’est pas moi qui varie ; j e ne puis sympathiser qu’avec des personnes véritablement honnêtes. J’abhorre les hommes faux, je déteste les méchants ; je fuis les fripons, je chasse les flatteurs ; on peut juger par-là que je suis souvent seule. Je ne m’ennuie pas avec moi-même, je ne crains pas la contagion. J’étais faite sans doute pour la société, je l’ai fuie de bonne heure, je l’ai quittée au brillant de ma jeunesse. On m’a dit souvent que j’avais été jolie ; je n’en sais rien, je n’ai jamais voulu le croire, puisque je faisais à la journée des toilettes éternelles pour m’embellir. Je m’en amuse actuellement. Mes amis me reprochent trop de simplicité dans le commerce de la vie. Ils me disent sans cesse que je ne fais pas valoir mes talents : que lorsqu’on a commencé sa réputation dans la Littérature, on ne doit pas parler à tout le monde, qu’on ne doit ouvrir la bouche que pour dire des sentences, et observer le décorum d’un personnage important ; mettre dans ses conversations l’esprit le plus recherché, annoncer en tous lieux ce qu’on est, ne pas se rabaisser dans ses écrits, avoir la grandeur d’âme de savoir mépriser. Voilà de doctes préceptes, je l’avoue ; mais que je ne puis suivre. Je sympathise en cela avec le fameux Despréaux. J’appelle un chat un chat, et C^^^ un fripon. Je me plains des méchants, parce que ne je sais pas leur nuire, ni m’en venger secrètement. Je plaisante sur moi et sur les autres, parce que je suis naturellement gaie. Je ris déjà de ce qui doit m’arriver, parce que je pense qu’il n’est pas nécessaire que je m’afflige. Je suis simple avec tout le monde, fière avec les Grands, parce que jamais les titres ni les honneurs n’ont pu m’éblouir. On ne s’aperçoit jamais dans mes discours que j’aie quelque prétention, à moins que je ne sois avec des personnes de l’Art. Je suis toujours à mille lieues de mon genre. Voilà le pédantisme qui m’accompagne, et quand je parviendrais à une célébrité que je ne puis espérer, on me verra toujours cette même simplicité que j’ai eue avant d’être Auteur.

Extrait 2
in Œuvres complètes (Ed. Cocagne)

Forme du contrat social de l’Homme et de la Femme : « Nous N et N, mus par notre propre volonté, nous unissons pour le terme de notre vie et pour la durée de nos penchants mutuels, aux conditions suivantes : Nous entendons et voulons mettre nos fortunes en commun, en nous réservant cependant le droit de les séparer en faveur de nos enfants et de ceux que nous pourrions avoir d’une inclination particulière, reconnaissant mutuellement que notre bien appartient directement à nos enfants, de quelque lit qu’ils sortent et que tous indistinctement ont le droit de porter le nom des pères et mères qui les ont avoués et nous imposons de souscrire à la loi qui punit l’abnégation de son propre sang. Nous nous obligeons également, au cas de séparation, de faire le partage de notre fortune et de prélever la portion de nos enfant indiquée par la loi ; et, au cas d’union parfaite, celui qui viendrait à mourir, se désisterait de la moitié de ses propriétés en faveur de ses enfants ; et si l’un mourrait sans enfant, le survivant hériterait de droit, à moins que le mourant n’ait disposé de la moitié du bien commun en faveur de qui il jugerait à propos ». Voilà à peu près la formule de l’acte conjugal dont je propose l’exécution. A la lecture de ce bizarre écrit, je vois s’élever contre moi les tartuffes, les bégueules, le clergé et toute la séquelle infernale. Mais combien il offrira aux sages de moyens moraux pour arriver à la perfectibilité d’un gouvernement heureux. J’en vais donner en peu de mots la preuve physique. Le riche épicurien sans enfant trouve fort bon d’aller chez son voisin pauvre augmenter sa famille. Lorsqu’il y aura une loi qui autorisera la femme du pauvre à faire adopter au riche ses enfants, les liens de la société seront plus resserrés et les mœurs plus épurées. Cette loi conservera peut-être le bien de la communauté et retiendra le désordre qui conduit tant de victimes dans les hospices de l’opprobre, de la bassesse et de la dégénération des principes humains où, depuis longtemps, gémit la nature. Que les détracteurs de la saine philosophie cessent donc de se récrier contre les mœurs primitives, ou qu’ils aillent se perdre dans la source de leurs citations(1) ! Je voudrais encore une loi qui avantageât les veuves et les demoiselles trompées par les fausses promesses d’un homme à qui elles se seraient attachées ; je voudrais, dis-je, que cette loi forçât un inconstant à tenir ses engagements, ou à une indemnité proportionnée à sa fortune. Je voudrais encore que cette loi fut rigoureuse contre les femmes, du moins pour celles qui auraient le front de recourir à une loi qu’elles auraient elles-mêmes enfreinte par leur inconduite, si la preuve en était faite. Je voudrais, en même temps, comme je l’ai exposé dans Le bonheur primitif de l’homme en 1788, que les filles publiques fussent placées dans des quartiers désignés. Ce ne sont pas les femmes publiques qui contribuent le plus à la dépravation des mœurs, ce sont les femmes de la société. En restaurant les dernières, on modifie les premières. Cette chaîne d’union fraternelle offrira d’abord le désordre, mais par les suites, elle produira à la fin un ensemble parfait. J’offre un moyen invincible pour élever l’âme des femmes ; c’est de les joindre à tous les exercices de l’homme : si l’homme s’obstine à trouver ce moyen impraticable, qu’il partage sa fortune avec la femme, non à son caprice mais par la sagesse des lois. Le préjugé tombe, les mœurs s’épurent et la nature reprend tous ses droits. Ajoutez-y le mariage des prêtres : le Roi, raffermi sur son trône, et le gouvernement français ne sauraient plus périr.

(1) Abraham eut des enfants très légitimes d’Agar, servante de sa femme. 


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