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Femmes et civilisation d'Oc
L'interprétation musicale des troubadours


Extrait (p 109) de Jeunesse des Troubadours de FM Castan – Editions Cocagne

Jeunesse des Troubadours 
de F-M. Castan éditions Cocagne

Nous touchons là au centre de la révélation, qui a changé le sens des relations inter-sexuelles, et plus généralement inter-individuelles. Elle a marqué la civilisation d’une manière indélébile. Elle reste un repère, pour qui s’interroge sur l’éthique des sociétés humaines.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire naïvement, l’amour a une histoire : l’amour antique n’est pas l’amour médiéval. Les hommes ont appris à tirer de l’amour des potentialités jusque-là inexplorées.

Les poètes occitans ont procédé à un double renversement des perspectives : en face du Christianisme, ils ont fait retour à la Nature. Le désir sexuel n’est pas d’origine divine, il monte de la terre, et il s’oppose à l’amour qui descend de Dieu... Mais par rapport au paganisme antique, ils adoptent une attitude non moins révolutionnaire : ils pratiquent la sublimation du désir, ils programment la surestimation de la dame, en tant qu’être individuel, autonome, non en tant que mère ou que partenaire conjugale. Avec eux l’Amour entre dans la phase puissamment structurante de la psychè humaine.

Pour les Troubadours, l’Amour naît d’un travail de l’esprit sur le désir. Il ne s’agit pas d’abolir le désir : bien au contraire, il faut préserver comme un bien précieux la tentation sexuelle. Il faut la faire mûrir dans la durée, par la rétention, le retard sans fin de la satisfaction : c’est alors le chemin le plus sûr vers l’intimité de l’autre. Vrai fondement d’une morale active, altruiste, étrangère aux conventions et aux contraintes meurtrières des stéréotypes collectifs.

Ils sont la jeunesse, l’ouverture sur l’avenir de la société qui avance, - celle dont rêvaient sans doute, un peu maladroitement, les révoltés de Mai 68, et dont les traces n’ont pas disparu dans la conscience contemporaine...
Le rituel auquel la dame soumettait son amant avait un double effet : le libre-arbitre de la dame s’exprimait ainsi, puisqu’elle était la régulatrice du jeu. Origine indiscutable, tout bien considéré, des revendications féministes... D’autre part en différant l’acte final, elle vérifiait la maîtrise de son amant, à la fois sa fidélité et sa capacité morale de dominer son désir sans le supprimer.

Le sommet de l’épreuve, l’assag, - dont on ne sait s’il était souvent pratiqué ! consistait pour elle à passer une nuit nue auprès de son amant nu aussi, ne refusant aucun contact charnel, - sans que pourtant l’acte lui-même ne s’accomplisse (il n’y a pas d’épée entre eux, comme entre Tristan et Iseut : l’épreuve n’est pas du même ordre... La valeur de la dame, associée à une croyance animique et magique, a fait naître l’amour : non le philtre fatal. La chasteté procède de l’amour même, non de l’épée, de l’interdit). L’assag ne représentait pas une restriction à l’amour, mais au contraire son accomplissement. Son point de perfection et sa plus grande intensité.

Toutes les conceptions ultérieures de l’amour dériveront en quelque manière de la conception synthétique que les Troubadours ont longuement, infatigablement expérimentée. Au plus haut, l’assag ne concerne pas seulement la maîtrise des instincts. Il représente un renversement du désir dans l’union parfaite : dès lors l’amant, voué à sa contemplation élective, n’aime plus selon son propre désir, mais selon le désir de sa dame, perçu dans une «illumination infuse», diraient les mystiques, et reçue passivement comme un don gratuit, une «merci».

Leur leçon reste essentielle. Le grand tournant de l’histoire du sentiment. Avant eux l’amour avait été dominé par la conception platonicienne. Après eux, l’amour-passion se constituera à partir d’une réflexion sur le «fatidique», ébauchée dans Tristan et Iseut :  ce sera l’oeuvre de l’époque baroque (Corneille) et des époques ultérieures, classique (avec sa déviation sadique) et romantique. Les Troubadours restent la clef de voûte de la synthèse, le point d’équilibre entre platonisme et passion.


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