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journée de réflexion dynamique samedi
23
mai

2009
Jack Kérouac
le Franco-Canadien

De la Nouvelle France au Québec d'aujourd'hui
de 9h00 à 10h00 Beat Generation : présentation du mouvement littéraire
de10h00 à 12h00

De la Nouvelle-France au Québec d'aujourd'hui :
Qu'en est-il du fait français en Amérique et spécialement au Québec ?
par Christian Morissoneau, historien, professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières.
Spécialiste des questions de l'identité francophone en Amérique du Nord.

de 12h00 à 14h00 Déjeuner tiré du sac et partagé...
de 14h00 à 16h00 Jack Kérouac,écrivain canadien-français ?
par Jean-Paul Loubes, anthropologue, écrivain voyageur, professeur à l'Ecole d'Architecture de Bordeaux.
Cette journée fut complétée d'une exposition, de projections, de micro-ateliers participatifs, de lectures,
et d'une dédicace du dernier livre de Jean-Paul Loubes «Je ne suis pas Jack Kérouac»

Ressource     -     Liens     -     Biographie -

Vidéo : Jack Kerouac is Québecois

Ressource

Québec, Kérouac, et la Nouvelle France.

Qui sont les Franco-américains ?

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Jack Kérouac, le malentendu.

 

Prologue.

 

Il était 19 heures le 7 Mai 2009, lorsque j’ai pris la radio nationale - France-Inter pour ne pas la nommer - afin de me tenir informé des nouvelles du monde. Après avoir parlé pendant 10 minutes de la grippe qui avait fait sur la planête à cette date 44 morts, le journaliste de service a annoncé :

« Le family day vient d’être créé en France. On avait pensé nommer cette journée Le jour de la famille mais cette appellation a été jugée trop ringarde et l’on a finalement rectifié pour : family day ».

 

            Possédant la langue française comme langue maternelle, n’en ayant pas d’autre pour écrire, penser, ou m’exprimer correctement, partageant cette infirmité avec Rimbaud, Victor Hugo, Louis Aragon, René Char, Tocqueville et quelques bons milliers d’autres, ce fut comme si le ciel me tombait sur la tête ! Le français, c’était ringard !

            Je vous assure que ce que l’on ressent quand on voit arriver sur vous et sur votre pays une chose pareille, et lorsqu’on est amoureux du langage, des mots et de la poésie, ç’est une grande secousse. Vous êtes humilié dans votre chair, dans votre cœur, dans votre intelligence. Vous vous sentez insulté par la cuistrerie aux commandes dans le pays.

            Eh bien, la dépossession de la langue maternelle, c’est ce qui est arrivé dans la vie de Jack Kérouac !

 

Un jour quelqu’un demandait à Kérouac pourquoi sur son passeport était écrit « John Louis Kerouac » et Jack répondit « Pourquoi ? Parce qu’on ne peut traverser l’Amérique et s’engager dans la marine marchande quand on s’appelle Jean »

Voilà ce qui risquait de m’arriver au train où allaient les choses. En effet, quoi de plus ringard que mes deux prénoms désespérément français ? On va me répondre qu’il est souvent difficile de trouver du travail quand on s’appelle Souad ou Mehdi. C’est là une bien maigre consolation.

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J’ai voulu commencer mon propos par cette anecdote pour placer la question de la quête d’identité au cœur de ce parcours du personnage de Kérouac, de l’homme comme de l’auteur. La langue est un territoire. Un territoire de pensée, de valeurs, elle engage une façon de voir le monde et d’établir des rapports avec lui. Cet auteur américain est significatif (on dit de nos jours emblématique) de ce qui se joue au Québec et plus généralement dans cette Franco-Amérique qui , depuis quatre cents an,s résiste à l’autre Amérique, dominante et dominatrice sur ce continent. Il y a de longue date, là bas, une ligne de front entre deux cultures. Et le front se rapproche.

 

Kérouac auteur Américain ? Kérouac un des plus grand auteur américain contemporain ?

 A voir. 

 

A moins qu’il ne soit aussi, ou plutôt, un auteur français ?

Jack dit quelque part qu’il doit le style de son écriture au fait qu’il  « pense en français et écrit en anglais ».

            Nous touchons là un des drames de Jack, ce premier malentendu – il y en aura d’autres - lié à la question de la langue maternelle. Voilà comment il l’exprimait lui-même dans une lettre à une critique littéraire, Yvonne Le Maitre, en 1950. Jack a donc 28 ans. (Vous remarquerez qu’il n’y a pas d’accent circonflexe sur le  « î » de Le Maitre. Nous reparlerons plus loin de cette question de l’accent ). Jack écrit :

« Chère mademoiselle (madame) ? Le Maitre.

Excusez moi de vous écrire en anglais, quand il serait tellement mieux de m’adresser à vous en français ; mais je n’ai absolument aucune compétence dans ma langue d’origine, et c’est la triste vérité »

Yvonne Le Maitre avait fait une très bonne critique du livre The town and the City. Le héros se nommait Francis Martin et elle avait cru que Jack se cachait sous ce pseudonyme. Après avoir remis les choses au point - « Je ne suis pas Francis Martin. Je n’ai jamais été en rien Francis Martin » Jack enchaînait :

« Ce qui m’a le plus étonné dans votre compte rendu- que j’ai relu à Mexico tout l’été- c’est son ton français beau et élégant qui me donnait l’impression de lire un compte-rendu de mon livre écrit par une de mes tantes. Je me suis senti très humble [] Parce que je suis incapable d’écrire ma langue d’origine et que je n’ai plus de maison natale je suis sidéré par cette horrible absence de foyer que ressentent tous les Français du Canada en Amérique - bon, bon, j’étais ému. » [1]

 

            Langue d’origine… maison natale…absence de foyer. Il nous faut éclairer les pans de biographie ordinairement bien bien occultés par les biographes américains.[2] Ils ont trait bien entendu aux origines.

 

En suivant la rive Sud du Saint Laurent, à deux kilomètres environ de Kamouraska en direction de Rimouski sur la route 132, un panneau signale en bord de route le « berceau de Kamouraska ». C’est là le site primitif ou fut fondé le village de pionnier de Kamouraska. Il ne reste rien de ce village que la trace au sol des deux premières églises, marquées par les fondations de pierres arasées. Une stèle récente recueille les noms d’une centaine de canadiens français qui furent inhumées dans le cimetière dont il ne reste plus rien. Sur la liste, je note 1 Kirouac et 27 Levesque (nom de la mère de Jack). Dans un pavillon-chapelle abritant une statue du Christ (figure du sacré cœur ), une plaque de bronze, posée en 1980 m’éclaire davantage. On peut y lire :

1730 – 1736

Maurice Louis Le Brice de Keroack

Hommage de ses descendants

Réunis pour fêter son arrivée

En Nouvelle France

1730 - 1980

 

La plaque a été posée par l’Association des familles Kirouac, en 1980. Il s’agit d’une des nombreuses associations qui au Québec regroupent les gens de la descendance de ce qu’ils nomment « les familles souches ». Généalogies, recherche de l’ancêtre commun qui le premier a franchi l’atlantique. Ils établissent aussi des liens avec les régions d’origine en France, ici, bien entendu, la Bretagne.

L’ancêtre est donc Maurice Louis Le Brice de Kéroack. Il a émigré en 1730, nous sommes sous Louis XV, celui-là même qui allait faire le choix de laisser la Nouvelle France à l’Angleterre. Privilégiant les Antilles plus lucratives, engagé dans les guerres en Europe, il sacrifia ces « quelques arpents de neige » dont parlait Voltaire, formule qu’aujourd’hui encore les Québécois n’ont pas avalé.  Souvenons nous de la devise à multiple sens du Québec « Je me souviens » !

Maurice Louis et ses descendants durent défricher, gagner des terres sur la forêt. Continuaient-ils a regarder encore vers la Bretagne ? Le temps s’écoulait au rythme des générations. Les tranches de pain étaient minces mais la culture des pommes de terre permettait cependant de subsister. Jean-Baptiste Kirouac, le grand-père de Jack  en tirait le  whisky blanc qui devait l'emporter plus tard. Il était devenu charpentier contremaître dit une biographie. Il faut croire que cela ne lui a pas permis d’améliorer l’ordinaire de sa famille qui devait être nombreuse car comme des milliers de Québécois, il choisit d’émigrer vers les Zétats, cette Nouvelle Angleterre, du côté de Boston ou les manufactures demandaient de la main d’œuvre ouvrière. Passant les Appalaches, la famille s’établit à Nashua (New Hampshire). Jean-Baptiste y construisit une maison "en bois rond". Le bois rond, cela évoque  la fusterie, une technique de trappeur, de coureur des bois.

A Nashua, le grand-père avait rejoint le flot des Canucks, ces Canadiens Français qui quittaient le Québec, passaient par-dessus les Appalaches et par le Vermont, le New Hampshire, essaimaient leurs petites églises papistes parmi les églises réformées et le monde protestant. Ils atteignaient le Massachusetts mettant tous leurs espoirs dans les villes qui leur offraient quelque espoir d'une vie meilleure, Lowell et ses manufactures. Jean-Baptiste s'arrêta avant, réussit à établir une entreprise de bois de construction et parmi ses sept enfants, Léo, le père de Jack, reçut une instruction qui lui permit de faire le journaliste, c'est-à-dire le linotypiste, le reporter, le rédacteur, le traducteur et l'imprimeur. On voit ce genre de personnage dans les westerns : un type assez vieux, avec une visière et qui regarde par-dessus des lorgnons. Derrière lui, une rotative et les journaux qui tombent…

 Léo s'établit à Lowell en 1915. Le laboratoire des migrations des nationalités transplantées depuis l'espace des plaines et des forêts, avait fonctionné. De Canucks ces gens pour sauver leur peau n’avaient de hâte que de devenir "Etats Uniens". Léo fixera comme objectif à Jack : sois un bon Américain.. Pour un cannuck de ce temps, y a deux épreuves à franchir pour parvenir à cela La première des étapes prescrites est l’abandon de la langue française. La seconde est de se détacher de l’église catholique, du curé, de la paroisse. Il nous faut faire effort à nous autres laïque pour  comprendre à quel point la religion catholique était un composant majeur et structurant de l’identité du canadien français. Kérouac dit dans un de ses livres que seule la nouvelle de l’élection d’un nouveau Pape était de nature à troubler et émouvoir la vie de la communauté catholique ! 

 Jack n’a réussi à relever l’un ni l’autre de ces défis.

A Lowell, l’école Saint-Louis de France était tenue par des religieuses. Elles furent les premières institutrices de Jack. Le matin, la prière était en anglais. Toutes les leçons de l’après-midi étaient en français et Jack n’a parlé que cette langue jusqu'à 7 ou 8 ans. À la maison, sa mère Gabrielle parlait français et fredonnait des chansons canadiennes françaises sur son piano. Ainsi se fabrique ce que l’on appelle une langue maternelle. Tout cela, c’était avant qu’il n’aille à l’école Saint-Joseph tenue par les jésuites.

À Saint Joseph, Jack était l’un des meilleurs élèves et sa vie était heureuse. Mais voilà que quelqu’un eut l’idée de vérifier la conformité de son inscription avec la carte scolaire. On s’aperçut que les Kérouac ne résidaient pas sur le territoire réglementaire de l’école Saint Joseph. Il fallut se mettre en règle et Jack fut inscrit à l’école publique Bartlet.

A l’école publique Bartlet, on enseignait toutes les matières en anglais.

En lui infligeant ces conditions d’une souffrance du langage, le fonctionnaire qui s’avisa de cette régularisation venait, sans le savoir, de mettre en piste l’un des plus grands écrivains Américains.

 

Mais il  aura un prix à cela pour Jack. La langue française et l'Eglise catholique, ça résiste. Le souvenir de la Belle Province d’ou venait la famille réapparaîtra plus tard. Jack fera un voyage à Paris et ira fouiller dans les archives de la Bibliothèque Nationale pour tenter de trouver les traces de ses origines, de ses ancêtres. Il forcera un peu l’histoire pour se persuader d’un peu de noblesse. Il a voulu devenir américain mais il n’y est jamais parvenu. Difficile de laisser tous ses bagages derrière pour une rupture qui vous donnerait des ailes. Jack n’éprouverait que plus tard et profondément à quel point le futur s'enracine dans le passé. Il éprouverait qu'un être humain ne peut s'extraire d'une filiation, d'une généalogie, d'une histoire, en un mot, d'un héritage. Jack n'était pas un moderne mais un réactionnaire, c’est-à-dire que tout en lui réagissait à ce qu’il devinait être la future société  Etats-unienne.

 

Cette biographie de l’enfance contient en germe tout ce qui plus tard ressortira en lui.  Dans la deuxième partie de sa vie, quand le mirage du succès de  Sur la route sera passé, quand il aura vécu les ivresses de la frontière, la course effrénée vers l’Ouest avec Dean Moriarty, le sexe , la drogue, l’alcool. Alors ressurgira comme chez beaucoup d’hommes ou de femmes la question de l’identité : au delà des oripeaux dont la célébrité m’a affublée –Pape de la beat génération - au delà de cette falsification, qui suis-je ?

 

Sur la route

            Kérouac est un météore de la beat génération. Et comme les météores traversant la nuit, on ne voit que le moment de l’éclair. Cet éclair qui occulte la douloureuse et longue course c’est sur la route.

 

Jean-Paul Loubes 


[1] - Ann Charter, Jack Kerouac. Lettres choisies 1940-1956, Gallimard, 2000, p.211. (Caractères gras soulignés par nous) retour

[2] - a l’exception toutefois de la magnifique biographie de Gerald Nicosia, Memory babe – Une biographie critique de jack Kerouac, Editions Verticales, 1998. retour


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L I E N S

wikipedia - Jack_Kerouac

http://aubry.free.fr/kerouac.htm

evene - biographie - Jack-Kerouac

fluctuat.net - Jack Kerouac

Le Monde

Routard

La Revue des Ressources

Liberation

Vidéo clip 1

Vidéo clip 2

Jack Kerouac explique "Sur la route"

Kerouac - Photos

Jack Kerouac : L'écriture et l'identité Franco-Américaine - Susan Pinette (University of Maine)

La Beat Generation et son influence sur la société américaine par Elisabeth Guigou

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B I O G R A P H I E

Symbole de la beat generation, Jack Kerouac devient une véritable icône avec son roman autobiographique 'Sur la route', un texte publié en 1957 mais dont le succès explose dans les années 1960.
Autodidacte, ce fils d'immigrés canadiens francophones affirme très tôt sa volonté de se tenir en marge de tout establishment et ne fait qu'un bref passage à l'université de Columbia.
Tour à tour matelot, cueilleur de coton ou déménageur, c'est avec le soutien de ses amis Allen Ginsberg et William Burroughs qu'il publie son premier roman, 'Avant la route' en 1950.
Investi dans une quête initiatique personnelle à travers les Etats-Unis, l'écrivain ne cesse de rechercher une forme d'expression plus libre et plus puissante. Il s'inspire ainsi de la prose spontanée des lettres de son ami Neal Cassady.
Face au succès tardif mais retentissent de 'Sur la route', Kerouac ressent un véritable malaise et ne se reconnaît pas dans le mouvement hippie qui lui voue pourtant une admiration sans bornes. Miné par l'alcool et la benzédrine, il meurt à 47 ans sans avoir pu concrétiser son rêve : relier ses oeuvres, à la façon de Balzac ou de Proust, sous un titre générique, 'La Légende des Duluoz'.
Toujours est-il que Jack Kerouac est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands écrivains américains du XXe siècle.

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Université Populaire du Bassin d'Arcachon & Val de l'Eyre
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