Université Populaire du Bassin d'Arcachon
Aux Origines du Langage
Comment le langage est-il apparu ?

Pendant longtemps, une thèse a prévalu dans les sciences humaines (anthropologie, linguistique) : le langage était une " invention" humaine, au même titre que la technique, l'art ou plus tard l'écriture.
L'être humain est considéré comme un être culturel "par nature", n'ayant que peu de conduites instinctives. Ce sont l'invention et la transmission culturelle qui dirigent ses conduites.
L'aptitude la plus fondamentale de son cerveau serait de découvrir et d'apprendre. Dès lors, cette aptitude créatrice lui a permis un jour d'inventer le langage.

Globalement, l'origine du langage est identifiée à celle de l'origine de la culture[1].
C'est un produit social et collectif dont l'origine doit être cherchée clans la société et non dans le cerveau individuel (où on ne peut trouver au mieux que des conditions biologiques et psychologiques d'existence et non une cause première).
Le langage serait le vecteur de la pensée symbolique. Car utiliser le langage, c'est donner forme à des concepts, des idées et les communiquer à autrui. Telle est la thèse avancée notamment par William Noble et Iain Davidson[2], pour lesquels le "big-bang culturel du paléolithique supérieur (invention de l'art, des sépultures, de nouvelles techniques) est la conséquence de l'invention du langage".

Récemment, certains auteurs, dont Steven Pinker, ont soutenu une thèse contre-intuitive : le langage exprimerait un "instinct humain, biologiquement programmé, au même titre que la marche sur deux jambes"[3].
Les arguments avancés sont les suivants :
- Les capacités d'apprentissage ne sont pas propres à l'homme. Beaucoup d'animaux disposent de capacités d'apprentissage très élaborées. Pourtant, seul l'homme parvient à maîtriser le langage évolué, et notamment les règles de grammaire.
- Toutes les expériences d'apprentissage de langue des signes à des chimpanzés montrent qu'ils ne parviennent péniblement qu'à atteindre le niveau linguistique d'un enfant de 2 ou 3 ans. Or, c'est justement à cet âge que les petits humains connaissent une véritable "explosion linguistique", apprenant à maîtriser les règles de grammaire et acquérant plusieurs mots nouveaux par jour.
- Chez les enfants, l'acquisition du langage n'est pas le fruit d'un long et laborieux enseignement (comme on apprend le calcul mental ou le piano) : ils apprennent spontanément à parler en écoutant leur semblable. De plus, tous réussissent dans cette tâche avec une grande aisance. Or, si les enfants n'étaient pas "programmés" pour cette acquisition, il y aurait une proportion non négligeable d'échecs (comme on en trouve dans l'apprentissage de la lecture).
- Les rares cas d'enfants élevés dans un isolement linguistique, comme les jeunes sourds-muets au Nicaragua réunis tardivement dans des centres spécialisés, ont montré une aptitude extraordinaire à recréer entre eux un langage évolué.

Récemment, un chercheur américain, Terrence Deacon, a proposé un modèle intermédiaire entre la thèse culturaliste et innéiste du langage.
Selon lui, au cours de l'hominisation, certains Homo erectus ont commencé à développer des capacités symboliques du langage humain (capacité à forger des représentations mentales) utilisées pour la communication. Cette innovation a procuré un avantage adaptatif.
Dès lors, ces premières formes de langage sont devenues des prolongements indispensables à leur existence (comme la construction d'un barrage par le castor).
Ce milieu symbolique est devenu un nouveau "milieu culturel" qui s'est superposé au milieu naturel.
Cet environnement symbolique a exercé une pression sélective pour le développement du cortex et des aires cérébrales dévolues aux capacités langagières. Il y aurait donc eu, selon T. Deacon, une "coévolution" du langage et du cerveau[4]

[1] Citons par exemple C. Lévi-Strauss : "L'émergence du langage est en pleine coïncidence avec l'émergence de la culture."
[2] W. Noble - L. Davidson, Human Evolution, Langage and Mind, Cambridge University Press, 1996
[3] S. Pinker, L'Instinct du langage, 1994, trad. Odile Jacob, 1999.
[4] T. Deacon, The Symbolic Species, Pinguin Books, 1997.

Sources : Sciences Humaines N° 117 Juin 2001 - Jean-François DORTIER


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