Retour
journée de réflexion dynamique samedi
16
octobre

2010
Mémoire du Bassin d'Arcachon
C O M P T E - R E N D U


Promenade «voir-sentir-entendre»


9 h.30 - Port ostréicole d'Arès. Notre petit groupe fait preuve de courage : à peine sorti d'une nuit pluvieuse, il lui faut composer avec un petit jour à crachin. Deux thermos de café fumant renforcent notre cohésion, à l'unisson d'une bande d'oiseaux dénoncés par leurs pépiements, accrocs légers sur le silence mouillé. Côté terre, la végétation encore toute verte bruisse au-dessus du miroir d'un "estey" où cancane une armada de col-verts que dédaignent un chasseur et son chien.

Côté port, le pointillé rectiligne des cabanes aux couleurs acides agace l'oeil.
Immense, une fresque en demi-gris nacrés mèle le ciel et l'estran. C'est marée basse : barcasses, pinasses, bâteaux de travail et de loisir fraternisent en des poses peu marines sur l'étendue de boue (la "hagne") veinée de ruisselets ("arouilles"). Et "ça sent la hagne"!!! Cette odeur iodée, toute puissante, aux effluves ("fraîchin") d'huitre et d'algue putrides, semble tout imprégner, quand s'élève de la cheminée d'une maison isolée des volutes de fumée évoquant des senteurs domestiques.
Le bassin s'éveille et c'est, encore, un premier matin du monde...
Déjà, nous avons appris de nos compagnons gens du Bassin quelques mots qui disent ce pays, mieux que les nôtres.
Le sentier littoral est bordé de cotonniers dont les houppes blanches, gavées d'eau, font deuil de leur habituelle légèreté.
Du haut d'un poteau de pin ("pigne") une mouette surveille le flux qui, au loin, amorce son retour.
Les "arouilles" prennent des airs de mangrove quand les troncs des tamaris y retiennent des algues apportées par la mer.
Canards et cygnes, que nos bavards alertent, s'ébrouent et trompettent.
Loin au dessus, les mouettes crient quelque désapprobation.
Cà et là, des casiers attendent les proies que leurs amenènera la prochaine marée.
Fraîche, l'odeur des feuillages humides atténue les senteurs salines.
Derrière les grilles du Centre Social EDF, un grand pin maritime témoigne d'une autre époque : il fut "gemmé" par un de nos compagnons.
Des chiens promènent leurs maîtres.
Le sentier littoral débouche sur la plage d'Arès, déserte, hors la dépouille d'un cygne mort.
La poésie hystérique d'un taille-haie précipite nos pas sur le front de mer, jusqu'à l'OVNIport.
Une paire de canons à la corsaire et une tour crénelée confèrent un aspect martial à la petite esplanade devant la jetée rase.
A l'entrée du bourg, marquée d'un pin remarquable, quelques maisons anciennes en côtoient de plus récentes. Sur le trottoir, la dépouille d'un oiseau. La place du marché est déserte. De rares passants se hâtent sous l'averse. La rumeur automobile dit l'éveil de la ville. Nous contournons un vaste parc, ancien domaine bâti par les grandes familles locales, entre autres celle de David Allègre, puis des Wallenstein. Sous les chênes, charmes et pins centenaires, le pastel de cyclamens en nappes attendrit le regard. La pluie redouble, les égouts exhalent de fétides odeurs. Sur la route ramenant au port ostréïcole, de nouvelles constructions s'essayent à copier les bâtiments d'origine : communs, granges, écuries, étables, qui furent certes moins cossus, mais autrement animés !
Passé le cimetière nous voici revenu à la campagne : prés, vignes à l'abandon, prairie où caracolent des chevaux de belle race, anciens bassins piscicoles réservés pour la pêche de loisir. C'est la fin du parcours : nous courrons aux voitures...

10h30 : retour à la CCAS d'Andernos - Préparation des contes-rendus :
Les promeneurs matinaux sont invités à rédiger un texte résumant leurs impressions. Dans le quart d'heure imparti, ce petit travail est effectué, puis partagé entre les participants. On peut ainsi constater que, pour une même expérience, la mémoire génère autant de variantes que de points communs.
PS - au paragraphe précédent, le texte reproduit ne reprend que les impressions d'Andrée Combe et Daniel Cointe.

Luc Frédefon dirige la publication de Côte et Terre, revue dédiée au patrimoine arésien

12h30 : Arès et son Histoire - par Luc Frédefon.
Luc Frédefon commente notre promenade en donnant mille précisions remarquables sur les sites visités :

  • l'ancien droit de chasse aux oies bernaches, portées à Bordeaux "par charettes entières";
  • la résine du pin, produit de calfatage depuis 40.000 ans ;
  • le pont de Bredouille en amont du port aujourdhui ostréicole, jadis de Lège ;
  • le chemin de Compostelle, branche dite "voie des nordiques", ici "vieux caminot", passant par Soulac ;
  • le moulin d'Arès (possiblement construit par David Allègre qui en possédait le plan), ses ailes furent rognées pour éviter la taxe, puis on ajouta la bordure crénelée qui lui donne son aspect actuel ;
  • tout près il y eut une tuilerie et une usine à résine dont les produits étaient embarqués là, sous l'oeil attentif des préposés aux Douanes ;
  • en 1863, pour faciliter les embarquements, on construisit la jetée (ou chaussée marine) d'Arès à proximité du ruisseau (arrouillette) ;
  • les deux canons que l'on voit à l'emplantement de l'ouvrage ne témoignent probablement pas d'un passé guerrier mais plutôt d'une récupération d'épave marine ;
  • Saisi et mis aux enchères en 1813 le "château", centre d'un domaine de 12780 hectares où vivaient 600 familles (logées dans des cabanes et rendant hommage au propriétaire avec pêche, volailles, etc) fut finalement acquis par David Allègre qui y vécut de 1835 à 1846 et contribua grandement à améliorer la vie des habitants. La propriété devint ensuite celle du banquier Léopold de Javal puis de sa fille Sophie, épouse Wallenstein. Ce fut elle qui fit construire en 1895 une clinique abritant un service de chirurgie qui allait devenir centre médical, puis maison de santé, avant d'être transféré à l'actuel Centre Médico Chirurgical d'Arès, près de l'Aérium également fondé par Sophie Wallenstein.
13h15 : partage des déjeuners tirés des sacs.
14 h15 : Prestigieuse Audenge, capitale de Certes et Buch, par Jean-Pierre Bernès.
Audengeois de 3ème génération, Jean-Pierre Bernès se présente avec humour comme un "presque" enfant du pays. Egrenant anecdotes savoureuses et souvenirs d'enfance, il fait revivre des personnalités contemporaines et complète son propos par une visite photographique de sa propre demeure, une "chartreuse" de 40 m de long, bâtie en pierre de Certes en 1752.
L'historien dresse ensuite un tableau de l'histoire locale, qui commence au XIII° siècle, dans une Guyenne anglaise, avec un captalat de La Teste-Gujan-Cazaux, transmis par les femmes de génération en génération jusqu'au XVII° siècle.
Le domaine de Certes-Graveyron qui, d'Audenge à Saint-Jean d'Illac, couvrait quelque 120000 hectares revint alors aux Marquis de Durfort de Civrac (Louis XV, dans une lettre, s'adresse au Seigneur de Certes). Le dernier d'entre eux fut maire de Pondichéry où il décéda, ruiné et sans postérité, en 1792. Le bourg d'Audenge (incluant la "maison Civrac") vendu aux enchères en 1799 fut acheté par Jean Dauberval maître de ballet à la cours de Versailles, "exilé" à Bordeaux.
L'ensemble du domaine connut ensuite divers propriétaires pour finalement être acheté par François Valeton de Boissière, négociant du quartier des Chartrons à Bordeaux. Son fils, Ernest Valleton de Boissière, fouriériste avisé, assainit et met en valeur le Domaine de Certes (transformation des salines en réservoirs piscicoles et plantations de pins). Il démolit aussi le vieux château des Civrac et le remplace par une sobre bâtisse de pierre avec un étage.
C'est le batiment que l'on voit aujourd'hui...

15h30 : Evolution d'Andernos, par Annie Nurit.
Membre de l'association Mémoire d'Andernos-les-Bains, Annie Nurit partage avec nous ses souvenirs. Son témoignage, vif et précis, montre bien l'évolution de la ville et, surtout, la transformation du mode vie des habitants. En citant quelques expressions parlées, elle met en valeur la richesse du vocabulaire local, particulierement apte à rendre les nuances de l'environnement du Nord Bassin.

16h30 : Le gemmage, par Claude Courau.
Ancien gemmeur, Claude Courau, après une courte introduction sur ce métier disparu, donne un historique du gemmage landais et des explications techniques.
Il fait ensuite état de la disparition de cette pratique, détaillant les conséquence sociales et environnementales, néfastes tant pour la diversité des coutumes que pour celle des espèces. Moins travaillée, la forêt landaise s'appauvrit (une dizaine d'espèces de pins pour les 112 qu'on y trouvait), la faune diminue. Aussi, la durabilité du bois d'oeuvre provenant des pins gemmés n'est plus qu'un souvenir.
Une telle évocation pourrait être empreinte d'amertume, mais notre intervenant est animé d'une passion si dynamique qu'il s'efforce à donner au gemmage sa place dans le monde de demain. Pour cela, il a testé et inventé des techniques innovantes : gemmage en vase clos, distillation plus efficace, production de résine accrue par l'adjonction d'un agent neutre... Aujourd'hui, c'est aux acteurs socio-économiques qu'il destine ce message empreint de sagesse : l'avenir se construit à partir du passé...

C'est sur ce constat réaliste que cette journée chaleureuse et pleine d'enseignements se termine. L'étendue des interventions, accompagnées des illustrations sonores de Sylvie Meyrat, n'a pas permis d'aborder tous les thèmes initialement prévus (qu'est-ce que la mémoire et comment fonctionne-t-elle ?). Avant de se séparer, les participants ont donc pris date à l'automne 2011 pour revenir sur ce sujet.

Anne Debaumarché
dirige la publication de Terres Océanes, très beau magazine dédié au patrimoine et à l'environnement (Bordeaux - Médoc - Bassin d'Arcachon - Landes)

 

Cette journée de réflexion dynamique a été conçue et animée par Anne Debaumarché et Sylvie Meyrat, assistées du groupe de travail de l'UPBA "Mémoire du Bassin"

 


retour en haut de page

Université Populaire du Bassin d'Arcachon & Val de l'Eyre
76, bd. Charles de Gaulle - 33138 LANTON - France